La financiarisation et l’entreprise - Isabelle Pivert le 24 octobre 2012.

mercredi 24 octobre 2012
par  Collectif LBO
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Isabelle Pivert, essayiste et éditrice,
auteur de “la création de valeur pour l’actionnaire ou la destruction de l’idée démocratique”, Sextant, 2011.

"La création de valeur pour l’actionnaire, ou shareholder value, est un concept issu de
la théorie élaborée en 1970 par l’économiste américain, Milton Friedman, la théorie
du dirigeant agent au service de l’actionnaire, et elle a été mise en pratique dans les
banques d’affaires américaines, avant de se propager, via les cabinets de conseil,
dans les entreprises partout dans le monde dans les années 1990.
Cela s’est fait grâce à trois facteurs préalables : la dé-réglémentation généralisée,
le développement des technologies de l’information et la communication, la mondialisation des marchés de capitaux.

Désormais la valeur créée par l’entreprise doit servir, en premier lieu, les
actionnaires, c’est-à-dire la rémunération du capital, dividendes ou plus-values.
Auparavant tous les acteurs comptaient : salariés, fournisseurs, clients, etc et la
stratégie des entreprises était une stratégie de développement industriel, liée à son ou
ses métiers. Cette rémunération du capital s’est fixée à 15% annuels minimum.

Pourquoi ? Parce que cela a été à un moment possible, et avec le jeu de la
concurrence, c’est devenu peu à peu la norme. Le problème c’est que de nombreuses
activités ne peuvent pas produire 15% de retour annuel sur capitaux investis, par
exemple, les activités industrielles, comme l’automobile, mais sans doute quasiment
toutes les activités industrielles, voire de services non financiers. L’augmentation du
cours de bourse (qui n’est pas basé sur une réalité, un résultat comptable,
mais sur des anticipations, bien souvent manipulables) est devenu l’objectif à atteindre pour les sociétés cotées ;
pour les autres entreprises qui ont laissé rentrer des fonds financiers
dans leur capital, par exemple dans le cadre de LBO, c’est à la revente de l’entreprise
que les gains sont réalisés, au bout de 8 ans maximum, avec les mêmes exigences,
15% par an. Ainsi, les financiers ont pris le pouvoir et c’est parce que les dirigeants
ont été séduits, notamment avec des avantages matériels, les stocks-options alignées
sur l’évolution du cours de bourse, mais pas seulement : il s’agissait sans doute, avec
la chute de l’URSS, du rêve de l’alignement des intérêts du travail sur ceux du capital.

C’est une utopie, et il est urgent de s’en rendre compte. Les intérêts du capital ne sont
pas ceux du travail, pas plus qu’ils ne sont ceux de la planète ou de la société
démocratique. Cela saute aux yeux aujourd’hui. Cette “création de valeur pour
l’actionnaire” structure aujourd’hui toutes les grandes entreprises : leur stratégie, et
donc toute leur organisation, qui découle de leur stratégie, et par conséquent celle du
travail. L’implantation des systèmes d’information a permis de rationaliser les
entreprises quelque soit leur secteur, cela permettant à son tour de les évaluer toutes
sur les mêmes critères, au profit du capital. Le licenciement collectif est devenu un
mode de management, les délocalisations ou localisations hors de France ou d’Europe
ont prospéré : avec un salaire dix fois plus bas en Chine, et une absence de droits
sociaux, mais aussi parfois des pressions de donneurs d’ordre, ou de financiers, peu
d’entreprises sans doute pouvaient se passer de produire en Chine. On veut nous faire
croire que c’est pour être proche des marchés de consommateurs : c’est faux, d’après
les entretiens que j’ai eus avec des cadres d’entreprise du CAC40. Il s’agit
uniquement de baisser les coûts pour satisfaire l’actionnaire. Sur toile de fond du
chômage, les salariés, en France, vivent dans la peur (on dit souffrance au travail,
stress, etc), et dans certaines entreprises, il est certain que l’organisation du travail via
le management par objectifs (objectif, évaluation, rémunération variable),
management individualisé à outrance, et les systèmes d’informations, est directement
responsable de suicides. “Cela réduit les gens à des automatismes, à des squelettes
sans chair” m’a dit un ancien cadre dirigeant, désormais consultant. Il y a des plans
de départ, des dizaines de milliers de personnes, à réaliser dans les 5 ans, ou tel
pourcentage, tous les ans, alors tous les moyens de déstabilisation sont bons. On se
croirait revenu aux périodes les plus sombres de l’histoire européenne du XXè siècle.

Je voudrais en venir à la destruction de l’idée démocratique, qui renvoie aux principes
de la vie démocratique : liberté, égalité, entraide.
En premier lieu, la création de valeur pour l’actionnaire, orientée vers le cours de
bourse, et donc bien souvent la réduction des coûts, impose, je l’ai déjà évoqué, des
licenciements permanents. Pour ne pas perdre leur job, ou rester dans leur entreprise,
ou pour trouver un job, les salariés sont prêts à tout. Tout accepter, d’être bourreau ou
victime. De non démocratique, l’entreprise devient un monde totalitaire. Comme nous
passons beaucoup de temps au travail, nous nous habituons à nous soumettre, et sans le savoir,
nous diffusons notre savoir-être en dehors. C’est ainsi que l’idée
démocratique se dissout, aidée en cela par l’afflux de nouveaux postes dans la
communication-propagande et dans le contrôle, la surveillance et la sécurité, le tout
largement propagé par les techniques et technologies de l’information et la
communication. L’abondance de tels emplois était caractéristique de l’organisation
sociale dans les régimes totalitaires du XXe siècle.

En second lieu, nous avons assisté à la prise de pouvoir des marchés financiers à
l’automne 2011 sur la démocratie en Grèce, en Italie : c’est pour les marchés que les
mesures d’austérité sont prises, c’est pour “les rassurer” que des personnes issues de
la finance privée sont nommées à la tête du gouvernement grec, italien, et aussi de la
BCE. Le monde politique se plie, et encore récemment, en France, les patrons de
start-up, ont eu facilement gain de cause. Si ces derniers ont réagi à l’annonce de la
taxation à 60% de leur plus-value sur la revente de leur entreprise, c’est parce que leur
modèle économique est basé sur la vente de leur entreprise, parce que cela leur est
imposé par les financiers ( sinon, ils n’auraient pas accès au capital souhaité). Derrière
les patrons de start-ups, il y a bien entendu tout le monde de la finance et la banque.

L’entreprise est devenue un instrument financier, une marchandise au service de
l’accumulation du capital.
En troisième lieu, la grande puissance qu’est désormais la Chine diffuse, par le biais
des affaires, son fonctionnement totalitaire au monde occidental (même si
collectivement, la pensée dominante veut nous faire croire le contraire, que la Chine
deviendra nécessairement démocratique, puisque c’est une économie de marché). Le
monde économique occidental se plie aux exigences chinoises, pour continuer à faire
des affaires et s’enrichir. La Chine manipule sa monnaie, pour continuer à engranger
des devises, notamment sur les USA dont elle est le premier créancier, mais le monde
politique se tait.

Enfin, en quatrième lieu, la dématérialisation me semble poser problème : non
seulement elle nous est imposée dans tous les domaines de la vie quotidienne –
(depuis octobre 2012 toutes les entreprises doivent téléadresser leurs documents
fiscaux sous peine d’amende si elles les envoient sous forme papier), sous prétexte
d’économie de temps, de réduction des coûts, (il est probable qu’elle en crée d’autres)
voire d’idéologie tacite du progrès, mais elle est porteuse de dangers, car elle modifie
le rapport à l’autre, et donc ce qu’on appelle l’éthique (ici, l’éthique démocratique :
liberté, égalité, entraide). Dans une entreprise, ou ailleurs, communiquer à distance
par écran interposé n’est pas la même chose que se retrouver face à une ou des
personnes. La présence physique de l’autre empêche probablement les pires dérives.

La prééminence de l’actionnaire, et donc la financiarisation, est aujourd’hui remise en
cause, au niveau de la recherche : je pense à Michael Porter, pape de la stratégie
d’entreprise, professeur à Harvard, qui prône désormais, c’est un virage à 180 degrés,
l’idée de la “valeur partagée”, valeur qui tiendrait compte de toutes les parties
prenantes de l’entreprise : salariés, fournisseurs, mais aussi collectivités locales,
ONG, etc ; et aussi au collège des Bernardins, à Paris, qui ont financé une étude
publiée en 2012, concluant que l’actionnaire n’est pas le propriétaire de l’entreprise,
celle-ci étant une personne morale, organisation collective, n’appartenant à personne.

Par conséquent, l’actionnaire ne peut décider seul de son avenir. En effet, il n’y
aucune raison objective pour laquelle seul le fournisseur de capital déciderait, au
détriment des autres intérêts que sont le travail, la planète, ou la démocratie. Du côté
des économistes libéraux, également, la théorie des externalités négatives exigerait
que les entreprises soient sous le contrôle et la décision des acteurs qu’elle affecte.
Ces économistes prônent la régulation financière.

Pour conclure, je dirais que ces pistes de réflexion méritent de plus vastes recherches,
mais que déjà, nous devons et nous pouvons résister. Pour cela, nous pouvons nous
appuyer sur des valeurs, ou des principes, ceux-là même qui sont bafoués par les
pouvoirs économiques et politiques : l’éthique, le débat, la recherche de la vérité,
bases du fonctionnement d’une société démocratique. Envisager au lieu de
l’opposition traditionnelle binaire, pourvoir/contre-pouvoirs, un poly-archisme
comme future forme de gouvernement d’entreprise. Cela exige de nous des
questionnements : sur notre rapport à l’argent, à la consommation, à autrui, au
“progrès” technique, aux pouvoirs, à la sur-utilisation des moyens de communication,
etc. Face à la transformation du système économique mondial, qui reste à analyser de
manière profonde, il est certain qu’un nouveau paradigme politique est en train de se
dessiner. C’est à nous de faire en sorte que cela ne soit pas un nouveau totalitarisme.
Je vous remercie.

Isabelle Pivert
24 octobre 2012


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